Moins éclectique et moins personnel que mon classement "Coups de coeur", je souhaite mettre en avant dans cette rubrique les romans alliant qualité de style et puissance d'évocation, dans une veine plus proche des romans classiques. Plus lents et plus intemporels, leurs qualités séduiront les bons lecteurs.

Les saisons de la nuit***, Colum Mc Cann (Coll 10/18, 320 p) 

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Des « gadouilleux » qui ont construit les souterrains du métro aux bâtisseurs de gratte-ciel, l’histoire de cette famille d’ouvriers afro-américains reprise sur trois générations livre tout un pan de l’histoire de new-York. Les méandres de la ville, ses souterrains, ses exclus ; la forte ségrégation raciale, la vie difficile des couples mixtes.

 Toute la force de  la littérature américaine condensée en 300 pages : pur, dur, bien écrit. 

Un roman social ; un beau roman tout simplement. 

 

Mississippi****, Hillary Jordan (éd. 10/18, 361 p)

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Cette magnifique chronique familiale portée par six voix d’hommes et de femmes, de blancs et de noirs, est une symphonie maîtrisée de bout en bout. Mississipi des années 40, retour des héros de guerre. Pourront-ils réintégrer cette terre âpre et boueuse, elle, qui possède et absorbe les hommes aussi sûrement que la mer ?  

Des personnages denses et crédibles, un style fluide, un récit puissant, que dire d’autre ? L’équilibre de l'histoire aurait frisé la perfection si le grand-père avait eu une petite voix au chapitre. 

A découvrir.

  

chorale_maitres_bouchersLa chorale des maîtres bouchers***, Louise Erdrich (Livre de poche 568 p)

Cette très belle écriture happe immédiatement et fait traverser sans à-coups toute la période d’entre-deux guerres dans une petite ville des grandes plaines américaines. Sans être lisse, cet entremêlement de vies souffre pourtant d’un léger manque de rythme, peine à éveiller pleinement nos émotions. On finit par se demander où tout cela nous emmène.

Ce livre rentre pour moi dans même catégorie que  « Le déclin de l’Empire Whiting » : force d’évocation, belle écriture, densité des personnages. Pour l’un comme pour l’autre, malheureusement, l’absence d’implication du narrateur dans sa propre vie freine l’empathie du lecteur.   

Réservé aux bons lecteurs et aux amateurs d’ambiances américaines. (Une étoile de plus que prévu pour l'indéniable qualité de style).

 

 Le club des incorrigibles optimistes*** – Jean-Michel Guenassia (Albin Michel)

club_optimistesUn premier roman surprenant de maîtrise, tant au niveau du rythme que de l’ambiance parfaitement reconstitué des années 60. L’entrée du héros dans l’adolescence lui permet de découvrir  le monde adulte sur fond de guerre d’Algérie et de communistes en exil. C’est ciselé, émouvant, si authentique que l’on pense à une autobiographie. Toute cette galerie de personnages nous attrape et nous laisse l’âme douloureuse au moment de refermer le livre ; on aimerait connaître la suite.

 Une très belle réussite.

 

 

Le soleil des Scorta*** Laurent Gaudé (Actes Sud 246 p - Prix Goncourt 2004)

Goncourt mérité pour ce beau livre, âpre, puissant.le_soleil_des_scorta

Sous le soleil brûlant du sud de l’Italie, sur une terre desséchée et pauvre, le destin d’une lignée maudite suivie de génération en génération, la famille Scorta. Histoire intemporelle d’une famille qui cherche à échapper à son destin miséreux et à ce soleil destructeur. Histoire de vengeance et d’amour, de solidarité et de transmission familiale. Cette belle écriture nous fait redécouvrir au fil des pages toute la saveur de la vie.

 Extrait : Longtemps, l’odeur chaude et puissante du laurier grillé resta, pour eux, l’odeur du bonheur.

 

Les mémoires d’Hadrien***, Marguerite Yourcenar (Gallimard, 364 p)

m_moires_d_HadrienMarguerite Yourcenar s’est imprégnée totalement de l’époque avant d’écrire cet ouvrage, resté en gestation plus d’une dizaine d’année. Le récit se présente sous la forme d’une lettre testamentaire qu’Hadrien laisse à son petit-fils par adoption, le futur empereur Marc-Aurèle. C’est le retour d’un homme d’état sur sa vie, ses actions, ses erreurs, ses regrets.
Le début (les 70 premières pages) n’est pas très engageant, voire rebutant, mais on se laisse prendre ensuite par ce récit très moderne, dans lequel l’auteur prête souvent sa sagesse au narrateur. On aimerait voir des écrits politiques de ce niveau dans les multiples essais qui fleurissent en librairie.

Très intéressant.

 Extrait:  « Notre grande erreur est d'essayer d'obtenir de chacun en particulier les vertus qu'il n'a pas, et de négliger de cultiver celles qu'il possède. »
« Il y a plus d’une sagesse, et toutes sont nécessaires au monde ; il n’est pas mauvais qu’elles alternent. »

 

Le rapport de Brodeck****, Philippe Claudel Prix Goncourt des Lycéens, Poche 375 p

brodeckLe premier livre de Philippe Claudel que j’ai cherché à lire (Les âmes grises) m’a tellement ennuyé que je l’ai abandonné au bout de 200 pages. Celui-ci au contraire m’a passionné, et pourtant les thèmes abordés par l’auteur dans ces deux ouvrages me semblent  proches. Philippe Claudel prend un village reculé comme lieu d’observation, ou faut-il dire d’expérimentation ?, et il en extrait les composantes humaines à l’origine des plus grands drames. Dans un aller-retour constant entre passé et présent, il mêle avec beaucoup de talent la petite histoire et la grande, celle du village et celle des camps de concentration. L’apparence faussement décousue du récit lui permet de maintenir un lien constant entre les époques comme entre les personnages, et il utilise cette continuité pour tordre le coup à toute idée d’évolution humaine.

L’humanité telle qu’il la présente est lâche, oublieuse, envieuse, faible, et surtout toujours égale à elle-même. Pas très gai ? C’est vrai, mais c’est tout le talent de l’auteur d’avoir su rendre l’histoire vraiment prenante, et d’avoir créé un narrateur aussi intéressant que Brodeck, « l’homme revenu de là où on ne revient pas ». Brodeck, dont l’expérience et la lucidité ne sont finalement d’aucune aide,  mais est-il possible de s’affranchir des autres et de l’histoire ?

C’est un excellent roman.

 Extrait:  «Qui donc a décidé de venir fouiller mon obscure existence, de déterrer ma maigre tranquillité, mon anonymat gris, pour me lancer comme une boule folle et minuscule dans un immense jeu de quille ? Dieu ? Mais alors, s’Il existe, s’Il existe vraiment, qu’Il se cache. Qu’Il pose Ses deux mains sur Sa tête et qu’Il la courbe. Peut-être, comme nous l’apprenait jadis Peiper, que beaucoup d’hommes ne sont pas digne de Lui, mais aujourd’hui je sais aussi qu’Il n’est pas digne de la plupart d’entre nous, et que si la créature a pu engendrer l’horreur c’est uniquement parce que son Créateur lui en a soufflé la recette. »

  

Le déclin de l’empire Whiting**, Richard Russo (éd. 10/18, 633 p)

d_clin_whithingUn rythme lent adapté au déclin de cette petite ville américaine nostalgique de son passé, des personnages communs et pourtant attachants, une trame d’histoire intéressante. Malheureusement la lenteur de la mise en place m’a freiné (le rythme s’accélère sur la fin) et les nombreuses redites lors de la présentation du caractère des personnages n’ont fait qu’accentuer ce sentiment d’étirement. Autant certains passages, concernant Tick ou sa mère par exemple, sont fins ; autant j’ai trouvé agaçant de relire quatre fois que Silver Fox joue au rami en maillot de corps, que David a perdu son bras (il le redit à chaque conversation), ou bien que le nom de Max soit toujours évoqué en précisant qu’il vit aux crochets de tous (j’ai perdu le compte). 

Dans ce style d’histoire, petite ville touchée par un drame mêlée à l’étude psychologique de gens ordinaires, j’ai préféré « De si beaux lendemains » de Russell Banks.

 Extrait : Janine n’identifiait que trois besoins primitifs : manger, baiser, et assassiner cette emmerdeuse de mère. Elle n’aurait pas su préciser lequel était le plus puissant, mais ne doutait pas que le troisième fut le plus dangereux, peu de choses semblant en mesure de s’y opposer. « Tu sais quoi, Béatrice ? »demanda Janine, qui n’employait le prénom entier que pour suggérer la proximité d’un nouveau matricide. «  Tu es jalouse, voilà. » De sa jeunesse relative, de son activité sexuelle et du poids perdu, cela allait sans dire.

 

 Une odeur de Gingembre***, Oswald Wynd (Folio 474p)

odeur_de_gingembreCe journal d’une jeune écossaise qui part en Chine pour épouser un anglais qu’elle connait à peine dégage un parfum d’exotisme très plaisant.

Découverte simultanée du pays, de la vie maritale, et de la complexité des relations sociales dans ces communautés fermées d’expatriés.  Rappel bienvenu pour le lecteur (ou la lectrice) d’une époque où les jeunes filles ne quittaient la tutelle de leurs parents que pour tomber sous le joug marital. Ce récit de voyage se poursuit jusqu’au Japon.

Le destin de cette femme de caractère du début 20ème siècle, vivant dans un monde entièrement écrit et dominé par les hommes, laisse une saveur douce-amère.